LISBONNE - LISBOA partie 1
Il est des villes dont on ne revient pas indemne, mais qui vivent au plus profond de soi, et dont on garde une image toute personnelle : des villes qui n’existent, aussi, que par le jeu de regards croisés des étrangers qui la traversent, et qui, la décrivant, la racontant, en quelque sorte la reconstruisent. C’est le jeu d’une reconstitution qui a lieu ici, et qui se déroulant, voudrait former dans son ensemble rien moins qu’un livre à voyager... Regarde, regarde là en bas les lumières de la ville... C’est ainsi que je l’ai vue la première fois. Pas ici, non, juste un peu plus haut : sur le toit de la fac de sciences. La nuit très tard, un lieu désert et étranger. Des locaux alors si différents de ceux dont j’avais l’habitude. Personne. Des couloirs sombres et ce sentiment, pas tout à fait justifié, d’une effraction - moi, je n’aurais pas dû y être. Je ne me souviens plus combien d’étages il a fallu monter, c’est loin déjà, mais arrivée sur le toit, après avoir enjambé des fils, buté dans les instruments installés là, l’évidence de cette belle lumineuse et pas fière qu’on m’offrait ainsi. Je crois que c’est à cet instant-là que je l’ai aimée. Oui, aimée, ne ris pas. Quand j’étais arrivée (en train, toute une nuit de train, sans comprendre ni connaître, allant je ne sais où pour je ne sais quoi), je n’avais vu que des rues pas lisses, des façades pas neuves, des toits pas nets. Il y avait quelque chose de rétif en elle : elle déplaisait tout d’abord. Et puis je ne sais plus, un café sans doute ou l’appartement de Benfica. Je ne sais plus rien jusqu’au soir. Jusqu’à la rue de l’école polytechnique, la voiture qui passe devant la fac de lettres - on ne mélange pas plus les étudiants que les torchons et les serviettes ; c’était, m’a-t-on dit, une précaution du régime - et plus loin la fac de sciences. Et même là... rien. Rien de net, sinon des escaliers et des couloirs obscurs, le toit encombré. Et là... Tu crois ça, toi ? qu’une ville ainsi peut vous entrer dans le cœur pour ne plus en sortir comme aucun homme jamais... Je ne sais pas pourquoi. Les collines, peut-être ? Non, l’estuaire... mais je ne le voyais pas encore. C’est après, plus tard. Alors, ce soir-là ? Cette même année j’ai marché, marché... Je me perdais, moi à qui cela n’arrive jamais. J’avais fini par compter le nombre de descentes et le nombre de montées. Ainsi je me retrouvais. Depuis l’appartement de Benfica, j’arrivais à la gare du Rossio. Je me souviens qu’y était restée, à hauteur d’homme, seulement nouée de cordons, une large bannière de toile qui annonçait la fête du journal du parti communiste. Personne ne l’avait enlevée. C’était bien la ville du Merci d’avoir tourné la page. Je ne t’ai jamais raconté ? Une maison, près de Cais do Sodré. Sur son mur aveugle, les graffitis s’accumulaient. Jusqu’à ce que le propriétaire en eût assez, qu’il fît repeindre la façade. Le lendemain, quelqu’un avait écrit ces mots : merci d’avoir tourné la page. À cette époque-là, tu sais, les murs prenaient leur revanche. Je te montrerai, au retour, le livre de photos. Introuvable, m’a juré un ami photographe ! Tiens, ça encore... Il serait introuvable et un jour, près de chez moi, sur le boulevard Ornano, je vois ce livre qui ne paye pas trop de mine, Portugal 1974-1975, pour un prix ridicule - dix francs, je crois. Bien sûr, je l’achète et c’est seulement bien plus tard qu’on m’a dit qu’il n’était jamais vraiment paru. Tu vois bien qu’entre elle et moi... There are cities of which one does not return unscathed, but who live in the deepest of oneself, and of which one keeps a very personal image: cities which exist, also, only by the game of crossed glances of the foreigners who cross it and who, describing it, telling it, somehow rebuild it. This is the play of a reenactment taking place here, and taking place, would like to train as a whole nothing less than a book to travel ... Look, look down there at the lights of the city ... This is how I saw it the first time. Not here, no, just a little higher up: on the roof of the science college. The night very late, a desert and foreign place. Premises so different from those I used to. No one. Dark corridors and that feeling, not quite justified, of a break-in - I should not have been there. I do not remember how many floors had to climb, it is already far, but arrived on the roof, having spanned son, stumbled in the instruments installed there, the evidence of this beautiful light and not proud that I was offered this way. I think it was at that moment that I loved her. Yes, loved, do not laugh. When I arrived (by train, a whole night of train, without understanding or knowing, going I do not know where I do not know what), I had only seen streets not smooth, facades not new, roofs not clear. There was something restive in her: she displeased at first. And I do not know anymore, a café, no doubt, or Benfica's apartment. I do not know anything until the evening. Up to the street of the polytechnic school, the car that passes in front of the college of letters - we do not mix more students than towels and towels; it was, I was told, a precaution of the regime - and further the science college. And even there ... nothing. Nothing clear, except stairs and dark corridors, the roof cluttered. And there ... Do you think that? that a city like that can enter you in the heart so as not to leave it like no man ever ... I do not know why. The hills, maybe? No, the estuary ... but I did not see it yet. It's after, later. So, that night? That same year I walked, walked ... I lost myself, to whom it never happens. I ended up counting the number of descents and the number of climbs. So I found myself. From Benfica's apartment, I arrived at the Rossio station. I remember that there had remained, at the level of a man, only tied with cords, a large banner of cloth announcing the Communist Party's party. Nobody had kidnapped her. It was the city of thank you for turning the page. I never told you? A house near Cais do Sodré. On his blind wall graffiti accumulated. Until the owner had enough, he had the facade repainted. The next day, someone wrote these words: thank you for turning the page. At that time, you know, the walls took their revenge. I will show you, on the way back, the photo book. Not found, swore a friend photographer! Hey, that again ... It would not be found and one day, near my home, on the Boulevard Ornano, I see this book that does not pay too much mine, Portugal 1974-1975, for a ridiculous price - ten francs, I think. Of course, I buy it and it was only much later that I was told that it never really appeared. You see that between her and me ...
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